Quelques nouvelles du front ? C'est que je ne sais pas vraiment par où commencer. Pour le bilan de la semaine de voyage, il faudra attendre un petit peu, que j'aie la possibilité de charger les photos (et ça, croyez-moi, c'est pas gagné) mais pour vous la faire courte (ou rajouter au suspens), sachez qu'il y aura au programme Catemaco et une visite chez le chaman, Tlacotalpan et comment j'ai appris le "danzon" (siiiii...), puis Veracruz (deux heures en tout et pour tout, tellement c'est moche), Coatzacoalcos, Villahermosa et le parque de las Ventas avec têtes olmèques au programme (des statues, ne vous emballez pas) et animaux coatils (hein que vous savez pas ce que c'est, hein ?), puis Palenque et la visite de Bonampak, avec une rencontre incroyable des indiens Lacandons. Il me tarde déjà de retourner les voir ! Mais c'est que depuis le retour au village, une autre activité a supplanté les délicieux souvenirs de vacances.
Primo, le copain Franck, ben oui quoi, l'ouragan. Notre premier, ça se fête ! Ben pas vraiment, parce que si vous voulez tout savoir, c'est pas top rigolo un ouragan. D'abord, y a rien à faire sinon attendre que ça passe. Ca pleut beaucoup, il fait pas chaud, et surtout, ça pleut dedans, donc les draps sont mouillés, les lits aussi, les sols n'en parlons pas ! La télé ne marche plus, Internet pas mieux, et l'électricité fait le yo-yo. Bref, il ne vous reste plus qu'à contempler, maussade, les éléments qui se déchainent en priant pour que le toit de palme ne s'envole pas ! Bien entendu, pas question de sortir manger, il n'y a plus rien, et c'est pas glop. Mais on a survécu ! Le premier qui me dit que j'ai minci, je lui allonge une claque féroce !
Bien sûr, après Franck, l'heure est au bilan, on éponge, on fait tout sécher, on arrache les palapas mortes, on sort les arbres qui ont eu l'idée saugrenue de tomber sur la route (enfin, route est un grand mot, c'est plutôt devenu une piste de brousse, couverte de boue, et parsemée de gros trous dans lesquels on perd ses jantes, et ses amortisseurs ! J'ai testé pour vous). L'effarement vient de ce que j'apprends qu'on dénombre des cas de choléra. De choléra ???!!!! Vous vous rendez compte ?
Mais la préoccupation "médicale" du moment au village, c'est plutôt la Dengue. Chaque jour apporte son nouveau nombre de cas recensés. La femme de Julien, Cathy, l'a chopée (pour la 3ème fois), le mari d'Isis aussi, et là, je viens de croiser un mec avec un gros pull (alors qu'il fait plus de 30 degrés à l'aise) qui se plaignait d'avoir froid et qui a de la fièvre. Même notre Pepe national me dit qu'il a eu froid cette nuit, ce qui me laisse présager le pire. On met du "repelente", mais je crains que ce ne soit pas suffisant. Si on passe au travers, on aura du bol. Le souci avec la dengue, c'est la version hémorragique qui peut être fatale (et l'est souvent). Il parait que des types doivent passer maison par maison pour tout fumigéner, mais en attendant, on voit personne arriver et la maladie se propage plus vite que l'intervention des pouvoirs publics !
En parlant de pouvoirs publics, ce matin, c'est la grogne générale au village. Trois gamins d'une vingtaine d'années, l'un d'Arroyo Tres, l'autre du Chiapas et un gosse du village sont partis en mer avant-hier. Le petit du village avait pris une "multa" énorme pour son taxi et ne pouvait pas la payer. Est-ce l'inconsciance de la jeunesse ou le besoin d'argent, toujours est-il que les mioches se sont mis en tête d'aller pêcher le requin (tiburon) sans rien y connaître, sauf le gamin du Chiapas. Et que je te pars en mer avec une bouteille de Coca comme seule réserve, pas de radio, et une barque à moteur. Les recherches ont commencé ce matin, et tous les pêcheurs de la côte sont mobilisés. Nous sommes tous à guetter la mer, à attendre qu'ils rentrent ce soir pour avoir des nouvelles. César est venu tout à l'heure (pour me montrer Frida, sa fille dont j'ai choisi le prénom), et s'est assis face à la mer, bien triste. Il lui est arrivé la même chose, il y a cinq ans, et heureusement, il s'en est sorti car Pepe l'a retrouvé. Depuis, il ne met plus les pieds sur un bateau. On le comprend. A vrai dire, depuis ce matin, tout le monde se croise et demande s'il y a du nouveau, mais rien ne tombe. La radio est branchée sur les lanchas des pêcheurs, mais aucune nouvelle des gosses. Le village se prépare à faire son deuil, avec une révolte qui monte doucement mais sûrement : "pas un avion n'a été envoyé pour chercher les marmots, alors que (voir ce blog), quand les narcos avaient perdu leurs 4 tonnes de cocaïne, ça survolait la zone à coup d'hélicos et d'avions sans arrêt ! Bref, que trois gamins périssent en mer, ça ne fait ni chaud ni froid à ce putain de gouvernement. Finalement, le gouverneur Ulises Ruiz d'Oaxaca a dégagé, mais l'arrivée de Gabino Cue ne change pas grand-chose. Je le répète, la vie vaut peu ici. Très peu. Hier, devant nous en voiture, un mec a écrasé sciemment (quand on ne freine pas, et qu'on ne fait aucun écart pour éviter l'obstacle, j'appelle ça "sciemment) un chien. Je suis descendue mais la bête était mortellement blessée et se vidait de son sang. J'ai hurlé tout ce que j'ai pu après le type, on a essayé de le rattraper, mais il avait disparu. Je l'aurais maudit ! Aujourd'hui, en comparaison, la disparition des trois gamins rend l'incident dérisoire, mais révélateur : oui, la vie vaut peu de chose ici.
Certains m'ont dit tout à l'heure : "que veux-tu, c'est ça le Mexique ! Et c'est de notre faute, c'est nous qui mettons en place des politiques pourris". C'est vrai, mais tout de même ! D'autres disent comme moi, que c'est dégueulasse, et que pour l'argent, ils se bougent, mais pour chercher une barque de pêcheurs, ça ne les intéresse pas. Et le devoir de protection des habitants, alors ? J'espère vraiment que nos pêcheurs à nous vont retrouver la lancha, et qu'on en sera tous pour une bonne frousse. Parce que si les mômes y restent, à la douleur s'ajoutera une grande colère...
Tout ce qui arrive en ce moment, je l'ai annoncé il y a un an déjà. L'épidémie de Dengue, le départ des touristes, l'abandon de la zone. Pourquoi est-ce que, moi, étrangère, j'aurais plus de clairvoyance que les politiques du coin ? Ne voient-ils pas ? Ou ne veulent-ils pas voir ? Ne me donnez pas la réponse, je crois que je sais déjà...
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